Le blog d'eve anne, Madrid.
La Devise du Québec
"Je me souviens"
La devise du Québec est demeurée pour beaucoup un mystère historique.
Personne n'en comprenait la signification.
C'était si simple, il suffisait de demander!
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Québec hiver 1876, en fin de matinée le soleil donnait à la ville gelée, les mille feux du diamant. Le froid était vif et les passants emmitouflés étaient peu nombreux. Pourtant, sur le trottoir ensoleillé, un homme ne semblait pas ressentir de gêne à déambuler tête nue, normalement vêtu, ou plutôt anormalement vêtu dans l'air glacé. Il n'avait pas de gants, et son regard bleu était perdu dans le rêve où il flottait. Il tenait à la main un petit rouleau de papier, et ce feuillet enroulé faisait de lui l'homme le plus heureux de la terre. Il suffisait de le regarder pour remarquer le sourire qui illuminait son visage d'homme intelligent et déterminé. Il venait d'avoir quarante ans, son allure était alerte, et son élégance impeccable attirait le regard.
Eugène Etienne Taché, ingénieur civil et arpenteur, travaillait au département des terres de la couronne. Architecte à ses débuts, il s'était fait remarquer pour ses plans d'arcs de triomphe élevés en 74 à l'occasion du deuxième centenaire du diocèse de Québec. Au moment où nous le retrouvons par ce froid intense, rayonnant de bonheur, Le premier ministre, Charles Eugène Boucher en personne venait de lui confier la construction de L'Hôtel du Parlement. Les plans qui constituaient son dossier, et qui avaient emporté la décision étaient inspirés par le style « second empire » qui se distingue entre autres choses par des toitures mansardées et son décor riche et abondant emprunté au répertoire des formes classiques. Les historiens de l'architecture s'accordent de nos jours pour dire que le Louvre lui avait servi d'exemple déterminant.
Arrivé à Québec, il se mit au travail , et on ne le vit plus durant plusieurs mois, Quand il eut terminé son projet, il demanda audience au ministère qui le reçut quelques jours plus tard. Peu après convoqué à nouveau , il fut informé que son projet avait été retenu
Les travaux de la première partie de l'édifice durèrent près de 5 ans, et en 1883 le gouvernement donna son accord pour la réalisation de l'aile principale, celle donnant sur l'actuelle avenue Honoré Mercier. Cette aile qui devait abriter l'Assemblée législative, et le Conseil législatif, fut désignée du nom de « Palais Législatif ».
L'Hôtel du Parlement fut pratiquement achevé le 8 avril 86 quand les députés étrennèrent leur nouvelle salle de l'Assemblée Législative.
Mais tout n'était pas tout à fait terminé, Taché s'était réservé le soin de décorer la façade principale. Il eut l'idée d'y faire sculpter les armoiries du Québec (qu'il imagina lui même). Celles ci ne furent modifiées que beaucoup plus tard. . Le chef de l'écu sur fond d'azur, orné de trois fleurs de lis d'or symbolise le premier régime politique que connût le Québec, l'époque de la Nouvelle-France. Au centre, un lion d'or passant regardant représente le régime qui suivit : le régime Anglais. La pointe de l'écu sur fond d'or montre une branche de trois feuilles d'érable et représente le troisième régime : la Confédération. L'écu est surmonté de la couronne héraldique de la Grande Bretagne. Au dessous de l'écu, Taché place un listel destiné à recevoir une devise, pour le choix de laquelle il hésita longuement. Il pressentait que ce qui serait écrit à cet endroit aurait une grande importance pour son pays.
Un flot de souvenirs en cet instant lui revint en cascades, et son coeur se mit à battre dans sa poitrine . . . . Après toutes ces années . . . Paris . . . . Le Louvre. . . . Simone . . . . Mon aimée. . . . Le départ . . . La maison. . . . La fenêtre. . .
Puis, au son du violon, il se mit à murmurer en lui même le premier poème qui lui revint en mémoire :
Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, Tout Mozart et tout Weber Un air très doux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets Or chaque fois que je viens à l'entendre De deux cents ans mon âme rajeunit C'est sous Louis Treize et je crois voir s'étendre Un coteau vert que le couchant jaunit Puis un château de briques à coins de pierre Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs Ceint de grands parcs avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre les fleurs Puis une Dame à sa haute fenêtre, Blonde aux yeux noirs en ses habits anciens Que dans une autre existence peut être J'ai déjà vue, et dont je me souviens ! Fantaisie, Gérard de Nerval
Sa devise était trouvée , c'était celle là, et il ne pouvait plus en être autrement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le violon s'était tu, Il rentra chez lui à pied, la tête pleine des images qu'il avait extraites au plus profond de lui même.
Le lendemain matin il donna ses ordres au sculpteur qui, habitué à toutes les « fantaisies » de l'architecte, ne posa pas de questions et la devise fut sculptée telle quelle : « Je me souviens »
Si le sculpteur ne fut pas curieux il n'en alla pas de même pour tous les habitants du Québec Le gouvernement en premier lieu voulut savoir le pourquoi et le comment. Taché n'avoua jamais la véritable raison de ce choix, se retranchant derrière les hypothèses des journalistes. Cette devise a fait couler beaucoup d'encre. Taché déclara seulement qu'elle lui paraissait opportune et conforme à l'Histoire de son pays. Ce qui satisfit le plus grand nombre. De là, connaissant les idées de l'architecte, d'aucuns y allèrent de leurs trouvailles, du genre :
« Je me souviens Que né sous le lis Je fleuris sous la rose. . . . » Un autre jour enfin, peut être pour renforcer la confusion, n'eut-il pas l'idée futile de déclarer à un journaliste qui l'interrogeait sur ses projets :
« Je n'ai pas de projets immédiats, un voyage peut être . . ., je verrai . . . » et d'enchaîner en souriant avec malice:
« Je suis un Canadien errant »
Il n'en fallait pas plus .C'était le titre d'une chanson de l'époque écrite par Antoine Gérin Lajoie, une chanson triste et nostalgique dans laquelle on trouve cette phrase :
« Va dire à mes amis que je me souviens d'eux »
Taché mourut à Québec en 1912 après avoir multiplié les chefs d'oeuvres. Personne ne lui avait plus jamais posé de questions sur sa fameuse devise sachant pertinemment qu'il aurait fallu creuser dans le jardin secret du bonhomme pour en trouver la clef. Et les Québécois respectueux de la pensée de chacun n'en manifestèrent jamais l'envie. Simone Jehan de Laberlière fit en 1913 son premier voyage au Québec, Elle n'avait eu depuis prés de quarante ans, de nouvelles de son ami Québécois dont le charmant souvenir ne la quittât pourtant jamais. Elle apprit son décès par hasard par un article de journal. Sa première visite fut évidemment pour l'Hôtel du Parlement. Devant l'entrée, le guide désigna la sculpture et sa devise, en expliquant celle-ci à sa façon. Elle lut la devise, et comprit à l'instant qu'il sagissait du dernier mot d'amour qui lui était destiné.